lundi 26 mai 2008

Extrait de la ControlaCom in Contes du Regret

"
- Oui, là, aux yeux des Autres, c’était la dégradation morale, murmurai-je.
Alors pour vivre à la lumière des néons et des murs en carbonne, Emilie vend son corps.
- Il y a seulement les yeux et les cams qui scrutent chaque jour les faits et gestes de chacun. La propriété privée est morte à mesure que tous pouvaient observer ce qui était masqué. Les voiles et les verrous sont tombés en poussières. Les conteurs pointaient du doigt les utopies communistes. Mais ce ne sont pas les communistes qui sont à l’origine de la société de communication, la mère de la ControlaCom, lâchai-je en embrassant Emilie.
Emilie était une pute. Tous les matins et tous les soirs, elle devait affronter les regards pervers de tous les bâtards en rut de la section 8. Tous ces assoiffés de chair branchaient leur cams à la sienne dès qu’un client entrait dans le creux du mystère.
- S’il te plaît Emilie, coupe ta cams, dis-je.
- Tu sais bien que c’est impossible, Elyas. répondit-elle doucement.
- Quand je viens te voir, j’ai le sentiment d’être dans le nid d’une araignée. J’ai le sentiment d’être englué sur une immense toile où des milliards d’yeux et de bêtes tentaculaires jouiraient de chacun de mes mouvements désespérés. J’étouffe, Emilie. Le poids accroché à mes pieds m’entraîne inexorablement vers les abîmes suffocants.
La pute mis la main à ses lèvres et se mit nue…
Plus tard, allongé dans les coussins moelleux du repaire
de joie, je mis en marche le Cube. Vu que j’étais en présence de quelqu’un dont la cams fonctionnait et le filmait, ma Boucle-Z s’était désactivée. Je choisis son secteur avec la commande magnétique et affichai les données projetée par sa propre cams.
Sur l’écran figurait un homme aux traits tirés et anxieux. Son visage ridé et fatigué laissait entrevoir les lueurs d’un grand abattement. Point de haine ou de rancœur ne brillaient dans ses yeux, seules la ténacité et la volonté jaillies d’entre les cuisses du refus et du stigmate, brillaient comme des feux furieux en pleine nuit.
Mon double pencha la tête sur le côté, puis se toucha les mains avant de sourire férocement. Lui était le vrai. Lui était l’homme de silicium reconnu par tous. S’il décidait de mourir, tout le monde me prendrait, le moi de chair et de sang, pour un spectre. Finalement, l’homme assis entre les coussins véritables n’avait plus la primauté. Le virtuel conditionnait le réel. Le réel devenait la simulation. La vérité, l’image copiée.
La véracité était morte.
Et au final, je me demandai si le reflet numérique, c’était moi. "

Elie Maucourant, extrait de la ControlaCom in les Contes du Regret, 2008.

5 commentaires:

Romain a dit…

Salut,
J'aime beaucoup l'ambiance de ton roman, et la façon de raconter l'action, sans s'arreter sur des descriptions ou des pensées des personnages, ça rend l'action plus présente, plus active.
Par contre, je trouve que de nommer les technologies n'est pas utile, ça déboussole plus le lecteur qu'autre chose, meme si ça renforce le dépaysement temporel.

Romain

Elie Maucourant a dit…

Avant toute chose, merci de t'être attardé sur cet extrait.
En fait, j'aime voir le travail d'écriture comme la composition musicale, d'où ce rythme " battu sur les temps" ; chaque mot donne une impression d'avancement ( très facile à dire...plus difficile à faire )
Concernant les noms des technologies, il peut-paraître -je suis d'accord- lourd, mais est relativement réduit sur l'ensemble de la nouvelle.

Romain a dit…

ça me rapelle l'oeuvre de Richard Morgan ( la trilogie de Takeshi Kovacs) un de mes auteurs préférés dans le domaine de la science fiction.


On peut acquerir le texte integral quelque part ,stp?

Merci
Romain

Anonyme a dit…

ton extrait me fait penser à une phrase puissante issue (eh, oui..) d'un article de P. Muller : "l'évidence avait changé de camp".
Belle illustration, cependant, même si j'acquiesce : les néologismes nous égarent peut-être excessivement.
lna

Anonyme a dit…

Tu ne te paies pas la tête des gens qui ont peur de rentrer seuls du centre-ville en leur passant cette adresse ma foi :). Voilà un ensemble d'extraits très agréables à lire, qui mélangent habilement plusieurs genres. Dans celui-ci, je trouve qu'il y a un peu quelque chose de "1984" de George Orwell, et de "La vie des autres", de Florian Henckel von Donnersmarck pour le côté un peu perdu de certains personnages, et le sentiment un peu glauque qui se dégage de tout ça, sous fond dictatorial. Si tu t'intéresses aux critiques de cinéma, voilà l'adresse de mon blog: bicounette69.skyblog.com
En attendant, bon aprem, en espérant que ta lecture de nouvelles s'est bien passée!
Ciao Ciao
Aurélie